S’effacer pour mieux regarder

Rencontre avec Jessica Buczek et Lionel Prado, photographes naturalistes.

Les photographes naturalistes ont mille choses à nous apprendre sur notre environnement. Notamment les bonnes habitudes à adopter pour ne pas le déranger. Jessica Buczek et Lionel Prado nous parlent de leur métier – pardon, de leur passion.

 

Photographie d'un matériel de photo sur une table.

© Lionel Prado

 

C’est une expérience qu’on a tous faite un jour. Une lumière extraordinaire, un insecte remarquable, un animal rare… On dégaine un appareil photo, le plus souvent un simple téléphone, et on immortalise l’instant. Cette photo, on l’aime. Et ce souvenir, on le chérit. On voudrait connaître davantage de moments comme celui-là mais il faut l’avouer : c’était un coup de chance. À moins d’apprendre à accorder son regard avec la nature qui nous entoure. Cet apprentissage, cet art de l’accord réunit une profession bien particulière. Un corps dont le nom fait rêver les enfants et dont les images transportent leurs spectateurs : celui des photographes naturalistes. Mais le regard n’est pas tout. Qu’il soit spécialisé dans la faune ou dans la flore, le photographe naturaliste doit apprendre à se fondre dans la nature pour qu’elle puisse exprimer ses détails et ses nuances. Jessica Buczek et Lionel Prado sont de ceux-là. Trentenaires ou presque, ils ont appris à se rendre invisibles.

 

Portrait photo de Jessica Buczek.

© Jessica Buczek

 

Photographie d'un homme portant une corne d'animal.

© Lionel Prado

Action, attention

Pour Jessica Buczek, 27 ans, il y a comme une évidence. « J’aime m’asseoir et observer » dit-elle. « Je suis moins une femme d’action que de contemplation, peut-être ». L’effacement n’est pas pour autant synonyme de passivité. Au contraire : « il y a une manière d’être discret en mouvement. En silence, souvent seule, dans la lenteur. Tout ça m’aide à me déplacer en ayant conscience de ce qui m’entoure. Cette présence à l’instant est très importante pour être vraiment attentive, donc discrète. »

À 31 printemps, dont ces dernières années à « travailler sur la notion de sauvage via l’image », Lionel Prado va dans le même sens. Et au même rythme : « l’important est de ralentir. Passer du temps dans la nature, apprendre, être patient, parce qu’au début tu ne vois rien ». Quatre séjours hivernaux dans le Mercantour, à se « cailler le cul à dormir sans tente dans la neige » auront contribué à son éducation. Avant, enfin, d’apercevoir le loup. « Un lien de confiance s’était créé », interprète Lionel.

 

Photographie d'un pyguargue en plein vol.

© Lionel Prado

L’aigle et la chouette

Il y a l’approche attentive. Il y a l’affût, « extraordinaire » pour Jessica et tous ceux l’ayant déjà pratiqué avec succès. Comment ? « Il faut arriver de nuit et se cacher sous une tente d’affût, un filet, une couverture de végétation. Et ne plus bouger, ne pas faire craquer la moindre feuille ». Alors des hardes de biches pourront s’offrir au regard. À condition aussi de connaissance du milieu et du sujet à photographier. « Si l’espèce est sensible, par exemple un aigle royal sur son perchoir, tu peux installer l’affût longtemps à l’avance » illustre Lionel. « L’oiseau aura le temps de s’habituer à cette forme nouvelle dans son paysage ». Si d’autres espèces sont moins craintives (Lionel : « la Chevêchette se fout de l’homme, tu n’es pas un prédateur pour elle, tu peux la voir de près sans te cacher »), l’impact reste une valeur cardinale. Plus exactement, son absence. Éviter les spots trop connus et ne pas partager publiquement les coordonnées géographiques de ses prises de vues est indispensable. Connaître, encore, les subtilités de la période est essentiel. « J’aimerais photographier le Circaète, un rapace qui mange des serpents » dévoile Lionel. « Mais en avril, c’est la période de reproduction. Et je n’aime pas prendre le risque de déranger une espèce ».

 

Photographie d'un arbre dans une forêt.

© Jessica Buczek

Ouvrir des portes

S’ils citent aussi l’attention au vent et aux odeurs pour ne pas se faire remarquer, Jessica et Lionel mettent donc l’apprentissage du sauvage au cœur de leur cheminement. Tous deux lauréats de la Bourse IRIS – Terre Sauvage, respectivement en 2018 et 2016, ils se sont depuis plongés dans l’éternité de la forêt de Bialowezia ou dans l’immensité du Grand Nord canadien. Ils en ont gardé des photos saturées de chlorophylle et le souvenir de la rencontre avec le Bison d’Europe, ou un film, S’abandonner au sauvage. Et une certaine idée de l’infini.

« Il y a un travail avant, de documentation et de repérage », remonte Jessica. « Puis il y a un travail de réception, de tri et de traitement des photos, d’identification, de description. La photo naturaliste permet d’apprendre sans cesse, ouvre des portes, aide à voir autrement les lumières, les couleurs et les formes de la nature. Prends un papillon en vol : c’est furtif, tu n’as pas vraiment le temps de l’observer. La photo va te pousser à essayer. »

 

Photographie en gros plan d'un papillon dans des herbes.

© Jessica Buczek

Un certain regard

Alors, la photo comme clé de lecture de la nature ? Une parmi d’autres – qui ne va pas sans son questionnement : faut-il toujours prendre son matériel, au risque de ne voir la nature qu’à travers le prisme de l’appareil ? Ou le photographe doit-il apprendre à capturer avec ses yeux seuls, quitte à manquer une prise de vue exceptionnelle ? Dans le doute, on pourra toujours citer Saint-Exupéry, qui fait dialoguer les natures à travers le secret donné par un renard à son Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur. »