Se lancer dans la petite aventure

Rencontre avec Matthieu Tober, débutant et fier de l'être.

Matthieu Tober a une grande barbe rousse, une voix calme et des idées claires. Qui, parfois, sont secouées par un vent de folie. Dans ces cas-là, il les écoute. Et il part à la (micro)aventure.

Portrait de Matthieu Tober en pleine micro-aventure

© Yann Moszynski

Il vient d’un plat pays qui n’évoque pas forcément les grandes odyssées. Peut-être est-ce pour cela, justement, que Jacques Brel chante si bien l’aventure. Laquelle ? La plus belle, celle du quotidien : « L’aventure commence à l’aurore / Et l’aurore nous guide en chemin / L’aventure c’est le trésor / Que l’on découvre à chaque matin… » Parfois, dans L’aventure, la voix du Belge laisse place à un chœur d’enfants joyeux.

(Re)découvrir chaque matin avec un regard de gamin curieux : voilà ce qui a poussé Matthieu Tober à embrasser la micro-aventure. À savoir un concept théorisé par l’Anglais Alastair Humphreys, pour lequel il a reçu le prix du National Geographic Adventurer of the Year 2012. L’année précédente, celui qui a parcouru le monde pendant des années décide de vivre le frisson près de chez lui, dès que possible. Il ne réinvente pas la roue, non, il pose des yeux nouveaux sur son environnement. Le début de l’expérience pour Matthieu Tober : « sortir de chez soi et ouvrir les yeux est un bon point de départ », propose-t-il.

L’art de se retrouver

Pour le jeune papa de « 32, 33 ans, je ne sais plus très bien », tout a peut-être commencé avec une vieille VHS. Sur la bande, il se revoit gamin. Il a 8 ans, peut-être 9, et il grimpe la pointe de Tardevant (Haute-Savoie) avec l’association A Chacun son Everest, qui accompagne les enfants malades sur les chemins de la guérison. Car à l’époque, Matthieu Tober est atteint de leucémie. Sa rencontre avec Christine Janin – médecin, première femme à avoir conquis l’Everest et fondatrice de l’association – sera déterminante. Dans son parcours de soin, mais aussi dans l’orientation qu’il donnera à sa vie.

Photo de groupe Tardevant micro-aventure

© Matthieu Tober

Car lorsqu’il redécouvre cette vidéo vingt ans plus tard, Matthieu Tober décide de repartir sur les traces de son enfance. Une petite aventure personnelle, accompagnée d’amis, dont il tirera un film sensible. Une passion en devenir, aussi : « ma pratique régulière de la micro-aventure date plus ou moins de cette période. Je ne saurai jamais s’il y a un lien avec mon expérience d’enfance, mais ce dont je suis sûr, c’est que de manière générale, il n’y a pas de meilleur remède que la nature. C’est simple : quand tu passes une journée dehors, le soir tu dors comme un bébé. Car ton corps a besoin de sensations, de sons, de textures ».

Casser la routine et la peur

Le Breton d’origine, qui cite aussi son grand-père, boucher dans le Nord, et son oncle, guetteur sémaphorique de l’île de Groix, a donc une appétence pour la terre et la nature. Pour autant, il ne souhaite pas y limiter la micro-aventure. Ce serait réducteur, et puis c’est avant tout une question d’état d’esprit : « pendant le confinement, on est parti d’une étude scientifique qui explique qu’il faut casser la routine pour se sentir mieux », retrace Matthieu. « On a donc créé Détour pour inciter les gens à changer ne serait-ce que d’une rue pour aller au boulot. Moi par exemple, c’est 3 kilomètres tout droit ; j’ai fait des détours pour pousser jusqu’à 26 kilomètres. J’arrivais au boulot, j’étais trop bien ! »

Cela va sans dire, Matthieu Tober pratique le vélotaf. Directeur artistique et photographe outdoor, il a récemment lancé un média. Son nom ? Les Rookies, ou les débutants en VF. L’idée ? Montrer les premiers pas, les essais, les échecs et les progrès – bref, le cheminement. Si le sujet traité est celui du gravel (pratique du vélo qui mélange des passages sur routes, sentiers, pistes et chemins, souvent sur des distances moyennes ou longues), le traitement, lui, pourrait s’appliquer à toutes les façons de pratiquer la micro-aventure. « Parce que ce n’est pas une étiquette que tu colles sur tel lieu ou telle pratique, observe Matthieu. C’est la résultante d’un vécu. »

Un paysage en Sibérie pendant une micro-aventure

© Matthieu Tober

La créativité au coin de nos vies

Une expérience, donc. Mais une expérience si possible hors des sentiers balisés. Et pour cela, une clef : (s’)écouter pour faire preuve de créativité. Le rookie raconte ainsi pourquoi il est parti, à pied, se balader du côté de la frontière suisse : « un jour, au cours d’une discussion, on en vient à parler d’une vague de froid venue de Moscou qui va arriver sur la France. Là, mon pote Yann dit que ce serait marrant d’aller l’expérimenter dans la ville la plus froide de France. Ok, cool, c’est parti ! ». Direction Mouthe et la Petite Sibérie, pour une véritable expérience par -25°C.

Une fois l’idée trouvée (« attention, quelque chose de raisonnable pour commencer, alerte Matthieu. Une de mes premières était de partir d’un parking dans les Pyrénées pour aller voir une gare fantôme de l’autre côté d’un col pas bien haut. On a pris le temps, pour voir. C’est important de ne pas se mettre des objectifs insensés »), reste à se mettre en action. Et pour cela, rien de mieux pour commencer qu’une bonne carte IGN : « elle te dit tout, t’offre une multitude possibilités. Tu peux lire le dénivelé, voir les refuges, les cabanes. Ensuite, direction refuges.info. C’est le site le plus vieux du monde, mais c’est une bible ! » Enfin, avant de partir, se renseigner sur les règles, le matériel et les compétences nécessaires à la sécurité – la sienne, celle des autres et celle de son environnement.

Un arbre pris par Matthieu Tober en micro-aventure

© Matthieu Tober

Mais alors, si la micro-aventure est un cheminement, peut-elle être proposée clé en main ? Doit-elle seulement être située ? La question agite les acteurs de la micro-aventure. Quelle que soit la direction suivie, de l’agence à l’école en passant par le média, Matthieu Tober reste conscient des dangers qui guettent la tendance : « comme beaucoup de pratiques, quand ça devient un tourisme de masse, l’expérience est dénaturée. Le mot est bien choisi, d’ailleurs. » Heureusement, si cela devait arriver, nous pourrons toujours nous retourner vers le grand Jacques. Et l’écouter, encore et encore : « Tout ce que l’on cherche à redécouvrir / Fleurit chaque jour au coin de nos vies… »