Rallumer les étoiles

Rencontre avec le Wizzy Gang, acrobates extincteurs d'enseignes lumineuses.

Partout en France, des gens s’en vont éteindre les enseignes des magasins la nuit, pour lutter contre un gaspillage d’énergie omniprésent. Parmi eux, certains associent cela à une discipline sportive exigeante : le parkour. Illustration avec les Rennais bondissants du Wizzy Gang.

 

Un des membres du Wizzy Gang est en train d'éteindre une lumière.

Quelques pas d’élan, une prise d’appui contre le mur, une vrille pour la photo et des doigts qui accrochent un interrupteur pour le descendre : comme par magie, l’enseigne lumineuse d’un magasin s’éteint. L’opération est répétée ailleurs, puis encore ailleurs, d’une détente de basketteur ou d’une grimpe féline le long d’une gouttière. À chaque fois le résultat est le même, les lumières s’endorment. Sous les images, ce commentaire : « Éteindre les enseignes représente une économie de 800 000 GWh par an, soit l’équivalent de la consommation électrique de 300 000 ménages par an ». Nom de code de l’opération : Lights Off.

Coup d’éclat d’une organisation écologiste ? Coup de pub tendance green ? Rien de tout ça. À l’origine de la vidéo postée le 30 décembre 2020, et vue plus de 700 000 fois depuis, « Un groupe de potes rencontrés à la salle de gym de Rennes » dixit l’un d’eux. Il s’appelle Mathieu, il a 26 ans et il fait partie du Wizzy Gang. Soit une bande d’athlètes réunis autour d’une même discipline : le parkour. Pardon ?

Les enseignes et les madeleines

« Le parkour, c’est l’art du déplacement », éclaire Mathieu. L’idée est d’évoluer de façon rapide et agile sans aide extérieure sinon l’environnement existant, souvent urbain. Révélée au grand public par le film Yamakasi, la pratique convoque des souvenirs d’enfance pour le Rennais : « Quand t’es gamin, tu apprends à bouger, sauter, grimper. Nous, on n’a jamais arrêté d’apprendre ». À force d’entraînement, les traceurs (pratiquants du parkour) peuvent progressivement lancer des figures plus élaborées, franchir des obstacles plus périlleux. Et, donc, atteindre des interrupteurs hauts placés.

« Un jour, on a vu une vidéo qui parlait de groupes qui éteignent les enseignes avec des grandes perches », rembobine Mathieu. « On s’est dit que ce serait sympa de mêler cette initiative à nos capacités ». La vidéo en question montre des membres de l’association Résistance à l’Agression Publicitaire éteindre les enseignes lumineuses des magasins en actionnant l’interrupteur pompiers, obligatoire sur chaque façade. Le but de ces opérations nocturnes est triple : lutter contre l’omniprésence de la réclame, limiter la pollution lumineuse et réduire la consommation d’énergie.

Génération positive

Pour autant, le Wizzy Gang ne se considère pas comme un groupe activiste. Sa dizaine de membres d’une vingtaine d’années est simplement le reflet de son époque. À savoir une génération sensible aux problématiques écologiques, consciente des enjeux du dérèglement climatique. Comme un écho à la pratique du parkour, qui consiste à s’adapter à son environnement pour y évoluer sans le dégrader, l’idée des opérations Lights Off est de « Continuer à pratiquer notre discipline, à vivre dans ce monde tout en intégrant les questions écologiques ». Et en les présentant sous un angle entraînant : « On a tendance à voir les réponses au changement climatique comme assez contraignantes, rébarbatives. Avec ce genre de concept, ça devient un truc cool à essayer. » Un discours qui évoque celui de Julien Vidal, initiateur du mouvement Ça commence par moi, pour qui tout avait débuté… avec un autocollant Stop Pub.

Et ça marche ! De Marseille à Paris, des cabris comme Yanis Haggui ou le collectif On The Spot bondissent à l’assaut des enseignes lumineuses. À Rennes, Mathieu constate lui que de plus en plus de magasins commencent à éteindre la lumière comme ils baissent leurs rideaux. Révolution ? Non, simple application de la loi : depuis décembre 2018, les enseignes doivent être éteintes la nuit. En théorie. Dans la pratique, c’est bien la nouvelle génération qui pousse celle en place à opérer le changement.

 

Tous les membres du Wizzy Gang prennent le pose.

 

« Fais-le comme tu veux, mais n’oublie pas de le faire »

De là à mettre en place un véritable débat sur la place de la publicité dans l’espace public, en lien avec les notions de pollution visuelle et de dépense énergétique ? Peut-être. L’initiative résonne en tout cas au-delà des communautés sociales. Récemment, la Région Bretagne a ainsi sollicité le Wizzy Gang pour créer une vidéo engageant à adopter les petits gestes de sobriété quotidienne. Une vidéo qui commence avec une enseigne éteinte, puis rappelle d’éteindre les écrans des ordinateurs, de couvrir l’eau de cuisson ou de couper la box internet avant d’aller dormir. Et qui se conclut par un slogan taillé sur-mesure : « Fais-le comme tu veux, mais n’oublie pas de le faire ».

Faire comme il le souhaite, mais pas n’importe comment, Mathieu entend bien continuer sur cette voie. Dans sa vie quotidienne, il est devenu végétarien « Sans (s’en) rendre compte » ; il a aussi abandonné la voiture par contrainte – « Elle était morte » – mais en reprenant le vélo quitté depuis le collège, il a découvert qu’en fait, « C‘est le meilleur moyen de déplacement en ville. C’est d’une facilité incroyable ! »

Pour le reste, Mathieu laisse le mot de la fin à la vidéo qui les a mis en lumière en éteignant celles des enseignes : « À vous de jouer », ont-ils écrit. Une manière de responsabiliser chacun, une phrase à prendre au pied de la lettre, aussi. Quant aux membres du Wizzy Gang et tous les autres, ils vont continuer à réhabiliter le métier de falotiers, ces allumeurs de réverbères qui commençaient leur journée en les éteignant. En attendant que, faute d’activité, leur activité soit en voie d’extinction. Pour une fois, ce sera une bonne nouvelle.