Viser la Lune sans carbone

Rencontre avec l'ingénieux Vincent Farret d'Astiès.

Avec le ballon Odyssée, Vincent Farret d’Astiès veut réaliser l’impossible : voler sans limites de temps et de carburant. Un voyage décarboné entre nuages et étoiles, qui éclaire de nouvelles perspectives pour l’ensemble des moyens de transport autour du globe.

© Zephalto

 

« À la base de tout ça, il y a un élan vers la beauté ». Quand il raconte son projet, l’ingénieur Vincent Farret d’Astiès ne peut s’empêcher de faire vibrer une corde poétique. Logique, pour une idée née devant des cumulus enflammés par un coucher de soleil : « je voulais naviguer dans le ciel comme on navigue en mer. Pouvoir caboter entre les nuages, comme des îles. Voguer sous les étoiles. Larguer les amarres. » De l’inspiration première découleront les solutions techniques. Avec une exigence : ne pas laisser de trace. « Tu t’inscris mieux dans la beauté du paysage sans l’altérer », dit encore le rêveur éveillé.

De toute façon, il y a aussi ce constat : le carburant est forcément limité, pas les forces de la nature. D’où ce qui pourrait ressembler, à première vue, à un paradoxe : « pour être le plus libre possible, il faut être dépendant de la nature. En voilier par exemple, ta seule limite sont tes vivres, ta condition humaine. » La filiation avec la voile est confirmée. Le vol vers l’infini se fera grâce au vent et au soleil. Éole et Hélios réunis pour donner naissance au ballon Odyssée. Sacré programme.

« Qui veut voyager loin s’adapte à la nature »

Le 21 août 2020, Odyssée a réussi son vol d’essai, 300 kilomètres entre Hérault et Puy-de-Dôme pour valider les capacités du ballon révolutionnaire. À savoir un aérostat composé de deux enveloppes : un ballon porteur gonflé à l’hélium ou à l’hydrogène, et un ballon régulateur d’altitude dans lequel l’air est plus ou moins comprimé par des compresseurs alimentés à l’énergie solaire. Si l’idée n’est pas nouvelle, les matériaux le sont. Les progrès de la science permettent aujourd’hui d’imaginer un vol au long cours, sans la moindre émission carbone pendant le trajet.

Et puis il y a, toujours, le rapport à la nature. Car voler pendant 30 jours à plusieurs kilomètres d’altitude n’est possible qu’à une condition : bien maîtriser les vents de haute altitude. « Quelque chose qui était beaucoup moins connu il y a 20 ans » rappelle Vincent Farret d’Astiès. « C’est le fait de mieux connaître la nature qui permet de faire voler ce ballon. » Une vérité transposable à de nombreux domaines, dont l’application stratosphérique ouvre le champ des possibles.

En attendant d’améliorer le record de vol sans escale réalisé par Bertrand Piccard en 1999 (19 jours 21 heures 47 minutes), Vincent Farret d’Astiès tire un autre enseignement d’une aventure qui a pu paraître utopique à ses débuts, en 2012 : « l’élan premier et la réalisation montrent que c’est en s’adaptant qu’on va plus loin. Ça implique de changer d’état d’esprit. Si on décide de tout forcer sans arrêt, ça ne tient pas. Pour aller longtemps, le seul moyen est de s’adapter. Qui veut voyager loin s’adapte à la nature, en somme ». Oui, l’aéronaute sait aussi manier l’art de la formule.

©Zephalto

Génération zéro carbone

Bonne nouvelle : nous sommes de plus en plus nombreux à comprendre le monde qui nous entoure. Et à saisir la nécessité d’agir ! De la coopérative de cyclo-logistique parisienne Olvo – qui veut décarboner le dernier kilomètre sans détricoter la protection sociale – à la start-up nantaise Zéphyr & Borée – qui conçoit des cargos à voile – en passant par le chocolatier-torréfacteur breton Grain de Sail et tous ceux qui, chaque jour, passent au vélotaf, les initiatives se multiplient. 

Ce frémissement, Vincent Farret d’Astiès le ressent. Il ne prétend pas être visionnaire ; simplement, il s’inscrit dans son époque : « peut-être que, 30 ans plus tôt, je n’aurais pas été aussi sensible que ça à l’écologie du projet ? J’ai simplement reflété un désir, un sens de la beauté dans lequel il est évident qu’il doit y avoir le respect de l’environnement ». Peut-être aussi l’amour de la mer transparait-il chez un homme inspiré par les thèses d’Ivan Illich1 et qui, au quotidien, tend vers une démarche de sobriété, rappelle que « le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas » et coupe le chauffage l’hiver pour pouvoir débrancher le frigo ?

© Zephalto

L’esthétique de l’écologie

Mais revenons à nos ballons. Et décollons vers 2024. À cet horizon, Zephalto (l’entreprise créée pour développer Odyssée) veut proposer une offre de tourisme spatial2 durable et relativement abordable. La conclusion, 12 ans après la première impulsion, d’un chemin bordé par une véritable évolution des consciences. Alors que l’intérêt d’un vol décarboné et d’un ballon stratosphérique réutilisable (une nouveauté, là aussi) était d’abord compris sous l’angle économique, l’argument écologique est désormais incontournable. 

« Très clairement, il y a une énorme évolution sur les dernières années. Aujourd’hui, quand tu parles de tourisme d’exception, d’expérience transformante – parce qu’être plongé dans le noir de l’espace et voir la courbure de la Terre à l’oeil nu sensibilise à sa beauté – il faut que ce soit propre. Pour les jeunes générations, c’est presque un présupposé. » Au cœur du processus, les Accords de Paris signés en 2015. Qui interrogent Vincent Farret d’Astiès : « est-ce qu’ils ont engendré, ou révélé quelque chose ? »

À titre personnel, la réponse est claire. La dimension écologique s’inscrit naturellement dans le rêve Odyssée. Revenons à cette recherche initiale de la beauté. Pour mieux la définir : « naturellement, si tu esquisses un geste un peu total, alors tu ne veux pas polluer », commence Vincent Farret d’Astiès. « Si tu laisses une grosse trace de fumée, ce n’est pas la même chose. L’esthétique n’est pas uniquement la photo – dans la photo, tu ne vois pas le temps passé. C’est aussi l’impact. La dimension écologique fait partie de cette esthétique, finalement. »

 

1 Ivan Illich (1926-2002) : penseur de l’écologie politique et figure importante de la critique de la société industrielle.

2 « On parle de tourisme spatial, mais le ballon a une limite de 40 km d’altitude avec des gens à bord. Pour les puristes, on n’est pas dans l’espace. Officiellement, c’est 100 km, la ligne de Kármán. »